Alinéa : la justice passe, les salariés trépassent – Libération

Il n’est pas une semaine, ces temps-ci, sans que le groupe Auchan et ses multiples filiales, détenus par la famille Mulliez, n’occupent l’actualité sociale. Il y a cinq jours c’était la suppression de 1 500 emplois dans l’activité grande distribution d’Auchan. Ce lundi, le tribunal de commerce de Marseille a statué sur le devenir de l’enseigne de meubles Alinéa, qui compte 1 857 salariés et 26 magasins à travers la France. Verdict : après avoir déposé son bilan le 16 mai, la société sera reprise par… ses actuels propriétaires, l’Association familiale Mulliez, et Alexis Mulliez, actuel directeur général de l’enseigne. En d’autres termes : on prend les mêmes et on recommence.

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Jusqu’au début de la crise sanitaire, il n’était pas possible aux actionnaires d’une entreprise en difficulté d’en reprendre le contrôle à la barre du tribunal de commerce. Dans le but, louable au départ, de limiter le nombre de liquidations judiciaires – en clair de cessations d’activité –, le gouvernement a assoupli la législation pour éviter que de nouveaux demandeurs d’emploi viennent gonfler les chiffres du chômage : il est désormais permis aux propriétaires d’une société en difficulté de se porter candidat à sa reprise. C’est précisément ce que vient de réaliser la famille Mulliez. Mais au passage, 992 emplois sont supprimés et 17 magasins sur 26 vont fermer. De manière moins visible, quelque 70 millions d’euros de dettes vont être écrasés et deux importants fournisseurs d’Alinéa vont devoir «s’asseoir» sur leurs factures et futures commandes.

Opportunités contestables

Que penser alors de la décision du tribunal de commerce ? Outre le fait qu’elle autorise la reprise par les actuels propriétaires, elle ne leur demande pas d’améliorer leur offre, notamment sur le plan social, en conservant plus de postes. Que penser enfin de cette nouvelle disposition dont l’objectif premier est théoriquement de sauver un maximum d’emplois ? Dans les faits, elle ouvre à certaines grandes entreprises la possibilité de réduire la voilure, via une procédure devant le tribunal de commerce. Au passage, les dettes, aussi bien à l’égard des organismes sociaux que des fournisseurs, sont effacées, et dans certains cas les plans sociaux sont payés par l’assurance générale des salaires.

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Certes, cet assouplissement du droit des faillites peut s’avérer salutaire pour des commerces et des petites entreprises. Celles dont les propriétaires se battent souvent depuis des années pour poursuivre leur activité. En revanche, cette nouvelle disposition ouvre des opportunités contestables de réduire la voilure pour des entreprises de taille conséquente et dégageant toujours de gros profits. Celles qui sont les mieux conseillées juridiquement et les moins fragiles financièrement. C’est le cas d’Auchan, qui a réalisé en 2019 plus de 50 milliards d’euros de chiffre d’affaires et est resté profitable au premier semestre 2020 malgré la crise sanitaire. C’est le cas de la dynastie Mulliez, qui se classe toujours dans le haut du panier des grandes fortunes françaises avec un patrimoine estimé à 26 milliards d’euros par le magazine Challenges. L’enfer est décidément pavé de bonnes intentions.


Franck Bouaziz

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