Au Grand-Colombier, panique aux frelons dans le peloton – Libération

A l’ancien «Rendez-vous des gourmets», près de Millau, les frelons gâchent tout et énervent tout le monde. Le patron a essayé les pièges, la lumière bleue qui les attire pour mieux les griller, les fenêtres fermées même en plein été, il n’a toujours pas réussi à contenir les attaques perfides, dehors comme dedans. Sur la terrasse, les gens qui boivent un verre se rappellent soudain que l’armagnac contient du sucre. A l’étage, les clients sont priés d’entrer dans leur chambre avec une bombe. Le gaz insecticide rogne quatre mois d’espérance de vie, mais il supprime celle des frelons. Début septembre, le patron nous disait : «On doit avoir un nid quelque part. C’est comme ça cette année. Franchement, on ne comprend pas.»

Chef d’essaim comblé

Au Tour de France, c’est la même chose. Un hiver trop chaud ? Des poires trop mûres qu’il fait bon déguster sur l’arbre ? Une inversion du champ magnétique terrestre ? Les frelons de Jumbo-Visma, l’équipe noire et jaune, se déchaînent. Yoann Offredo, coureur professionnel et consultant pour France Télévisions, déclare sobrement ce dimanche : «Ils me font chier.» A côté de lui sur le plateau, «l’historien de garde» Franck Ferrand semble très choqué par ce vocabulaire. La chaîne lance sa réclame en catastrophe. Le présentateur reprend la parole en nous expliquant qu’Egan Bernal est «humain». Parce que le vainqueur sortant du Tour s’effondre dans la quinzième étape entre Lyon (Rhône) et le Grand Colombier (Ain) ? Le grimpeur du Team Ineos est vulgairement distancé en montagne à 13 kilomètres de l’arrivée, et il faut croire que seule la souffrance rend «humain». Mais donnons la véritable information derrière cette contre-performance : c’est encore un coup des frelons. A cet instant, ils étaient cinq à s’exciter dans un peloton de vingt coureurs terrifiés.

A l’arrivée, le Slovène Tadej Pogacar (Team UAE-Emirates) sprinte en vainqueur. Son compatriote Primoz Roglic (Jumbo-Visma) défend jalousement son maillot jaune, une semaine avant l’arrivée finale à Paris, avec 40 secondes d’avance sur le vainqueur du jour. Le chef d’essaim est comblé : «Vous savez, je n’ai même pas besoin de dire à mes coéquipiers d’imprimer un rythme de rouleau compresseur. Ils vont très vite, c’est dans leur nature.» Thomas Voeckler, autre ancien pro, exige en direct sur France 2 que «la science» se penche sur le cas de Wout Van Aert, un coéquipier de Primoz Roglic. C’est ce coureur belge, hâtivement catalogué «sprinteur», qui a éliminé Bernal dans la montagne. Le langage des commentateurs est à peine codé. L’année spéciale du Covid n’aura au fond rien changé, le Tour revient à ses schémas : une équipe qui roule outrageusement, son leader qui roule outrageusement, la suspicion de dopage qui suit. On en oublierait que c’est l’histoire du Tour tout entière qui s’écrit dans un rapport sans nuances dominants-dominés : avant Jumbo il y eut Sky, US Postal, Renault, Molteni, l’équipe d’Italie, et tant qu’à faire les cycles Peugeot au début du XXe siècle. A chaque fois, le peloton, une frange des amoureux et suiveurs se désolent. Autant de cette suprématie que du manque d’explication évidente au premier coup d’œil.

Cachés dans les buissons

Comme s’ils se doutaient de quelque chose, par crainte d’un spectacle sale, brutal, dégradant pour la dignité humaine, les organisateurs avaient chassé les âmes sensibles sur le parcours. Entrée interdite aux mineurs. Les trois cols étaient fermés aux spectateurs, même quand les panneaux les annonçaient ouverts. Le préfet de l’Ain, département classé rouge dans la progression de la pandémie, avait décrété un «huis-clos» en montagne. Mieux qu’au départ de Nice. La police nationale a donc évacué les camping-caristes qui s’étaient installés jusqu’à une semaine à l’avance. Zéro quidam en haut du Grand Colombier. Un homme brandit une pancarte dans la plaine : «On nous a volé l’arrivée.»

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Montée de la Selle de Fromentel et du col de la Biche : des cyclophiles coquins se sont cachés dans la forêt. Un gendarme passe à moto ? Ils rentrent dans un buisson. La caravane arrive avec une voiturette en forme de melon géant ? Des mains dépassent des fourrés pour recevoir des cadeaux. Un clandestin fait remarquer : «C’est idiot de nous empêcher de monter et de nous entasser à des milliers de personnes en bas.» Après le film sur la chasse aux nudistes à Saint-Tropez, la maréchaussée pourchasse pour de vrai les spectateurs du Tour de France. Kilomètre 146, dans le village de Mieugy, deux gendarmes veulent intercepter un homme qui s’entraîne à vélo deux heures avant le passage des coureurs. C’est David Brailsford, le manager du Team Ineos. «Désolé, monsieur, vous devez vous arrêter.» Les motards finissent par le laisser circuler. Brailsford bredouille, en français : «Je n’avais jamais vu ça.»


Pierre Carrey envoyé spécial sur la route du Tour

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