«Charlie Hebdo» : «Jamais de répit dans notre chagrin», les mots des familles de Bernard Maris et Tignous – Le Parisien

« Je suis sa fille, je dois parler de mon père. » Après avoir hésité, Gabrielle, la fille de Bernard Maris, décide finalement de s’avancer devant la Cour d’assises spéciale qui doit juger les complices présumés des attentats de janvier 2015. Comme Raphaël, son petit frère, elle dépeint le père qu’était le journaliste économique.

Quelques instants plus tard, Chloé Verlhac, l’épouse de Tignous raconte le papa qu’a été le dessinateur pour leurs deux jeunes enfants. Des témoignages qui rappellent durement à la Cour que les frères Kouachi n’ont pas seulement arraché des figures de la liberté d’expression à un journal. Ils ont également amputé des familles.

«C’est la pire journée de ma vie»

Bernard Maris, surnommé Oncle Bernard./AFP/Pierre-Franck Colombier
Bernard Maris, surnommé Oncle Bernard./AFP/Pierre-Franck Colombier  

Raphaël Maris a 18 ans et se trouve au lycée à Montauban (Tarn-et-Garonne) lorsqu’il apprend qu’une fusillade a eu lieu à « Charlie Hebdo ». Là où son père travaille. « C’est la pire journée de ma vie », éprouve encore le grand brun en chemise blanche. Quelques semaines auparavant, Bernard Maris l’avait emmené passer une journée au siège du journal. « J’ai vu cette équipe de Charlie comme une famille, j’ai adoré cette journée, ce partage avec eux. »

Le partage et la transmission. C’était ça aussi Bernard Maris, disent ses proches. « Un grand transmetteur, définit Hélène Fresnel, compagne du journaliste depuis 2012. Il avait le don d’expliquer des concepts qui pouvaient avoir l’air compliqué. » « Oncle Bernard », 68 ans, ne partageait pas qu’avec ses enfants. « Il élevait aussi les enfants des femmes qu’il aimait. Et il a aimé plusieurs femmes. Il était extrêmement tendre et il guidait intellectuellement. C’était naturel pour lui », décrit-elle, assurant que sa fille ne se serait peut-être pas dirigée vers Sciences-po, ni son fils vers l’économie, sans Bernard.

«J’aurais aimé être avec lui pour lui tenir la main»

« Il m’a appris que la vie est belle », lance Gabrielle. Un jour, Bernard avait avoué : « J’adore voir des gens qui sourient dans la rue… » L’observateur Maris était aussi un étourdi, souligne-t-elle. Raphaël rit à la barre en livrant une anecdote sur ce père distrait, parfois « dans la lune », qui avait pas mal d’accrochages en voiture. « J’savais que ça allait pas passer », lui dit une fois le journaliste après avoir embouti une autre voiture en se garant.

Puis Raphaël commence à se balancer d’une jambe sur l’autre, son émotion monte. En larmes, l’étudiant qui dit s’être plongé dans le travail pour faire son deuil, souffle : « On m’a arraché quelque chose de très cher. Il a toujours pris soin de moi. J’avais de la fascination et de l’admiration pour ce qu’il faisait. »

« C’est un cauchemar, on ne peut pas perdre quelqu’un comme ça. Je pense qu’il a eu peur, pleure Gabrielle. Ça fait mal d’imaginer la terreur que cette personne, l’une des plus importante de ma vie, a ressentie. J’ai l’impression que j’aurais aimé être avec lui pour lui tenir la main. Pour lui dire : Ne t’inquiète pas. »

«Maman, je sais, j’ai compris que papa est mort»

« Ce jour-là, notre petit garçon avait 5 ans, deux mois et sept jours, commence Chloé Verlhac, la femme de Tignous. Il a cru qu’il ne pourrait plus jamais aller à l’école car son papa n’était plus là pour l’accompagner. » Le matin du 7 janvier, Bernard Verlhac, 57 ans, avait déposé son fils à l’école avant de se rendre à la conférence de rédaction. Des moments qu’il aimait faire durer, détaille la mère de deux de ses quatre enfants : « Il faisait la révérence à la gardienne de l’école, prenait le café avec les autres parents d’élève. Tignous, c’était un mec sympa. »

Tignous était père de quatre enfants./AFP/François Guillot
Tignous était père de quatre enfants./AFP/François Guillot  

Chloé Verlhac se souvient avoir récupéré son petit garçon à l’école ce midi-là. « Je l’ai vu assis sur son banc, avec sa casquette sur la tête. C’est la dernière image que j’ai de cette partie insouciante de son enfance. » Quelques heures plus tard, en rentrant à la maison, c’est sa fille aînée qui lui dira : « Maman, je sais, j’ai compris que papa est mort. » Aujourd’hui, ses deux jeunes enfants sont pupilles de la Nation.

Tignous, l’original, « toujours en retard », qui n’hésitait pas à se ridiculiser dans un autoportrait, juste pour se faire pardonner après une dispute, qui était « le seul garçon du club d’aquagym ». Il avait quatre enfants. « Il était très fier d’être papa, lui qui était enfant unique. Ce sont des gens bien. Ils ont les valeurs de leur papa », appuie Chloé Verlhac.

« On est des survivants. Moi je me réveille le matin, je me dis : Mon mari a été assassiné. Comment je peux prononcer cette phrase ? lâche-t-elle. Je me couche le soir, je me dis la même chose. Nous n’avons jamais de répit dans notre chagrin. Parce qu’il nous manque le matin, le soir, aux anniversaires, aux fêtes, à la rentrée des classes. Il n’y a pas une minute où on peut mettre de côté la douleur car tous ces moments de bonheur-là, on aurait voulu les passer avec lui. »

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