Et si limpact psychologique du COVID-19 nous exposait à un danger politique majeur – Atlantico.fr

Atlantico.fr : L’Histoire montre que les grandes crises engendrent des pertes de la perception des réalités. Les populations sont-elles plus maléables et sous quelles conditions ?

Edouard Husson : Mettons nos pas dans ceux de René Girard: la crise est une époque de violence mimétique exacerbée. Les individus regardent de moins en moins la réalité, en proie à la fascination croissante de leurs semblables, de plus en plus perçus comme des rivaux. Comme le mimétisme ne cesse de se renforcer, par nature, la perte de réalité est toujours croissante. La crise du COVID 19 aurait constitué pour René Girard un objet d’études privilégié car il aurait pu rappeler que la crise interindividuelle est une crise épidémique, comme la maladie. Regardez comme les dirigeants du monde ont cédé à une panique mondiale, sauf exception. Une fois passée la phase d’étude de la maladie, où l’on devait comprendre ce qui se passait, en évaluer la gravité, on aurait dû en venir à un constat simple: il s’agissait d’une épidémie peu dangereuse sauf pour quelques catégories fragilisées, en particulier les personnes âgées. Au lieu de cela, les dirigeants des pays, les membres des organisations internationales, un certain nombre de médecins, se sont comportés comme si l’on avait affaire à un retour de la peste. Dans toute crise, selon Girard, le mimétisme s’accompagne de phénomènes de polarisation partielle, avant que le groupe se fixe sur un individu ou un groupe unique. On a l’impression que pour la technostructure française, Didier Raoult a joué ce rôle: il a polarisé le ressentiment, d’autant plus qu’il expliquait que l’épidémie pouvait être maîtrisée par des méthodes rationnelles. Mais un groupe humain en panique est comme un troupeau de bisons ou un essaim de frelons, il renverse tout sur son passage. Raoult est d’autant plus la cible d’une polarisation irrationnelle qu’il est un des plus grands scientifiques français et suscite donc toutes les jalousies. Mais la crise du COVID 19 fait partie d’une crise plus large des élites occcidentales: regardez comme Donald Trump est la cible permanente, H24, des establishments occidentaux. Lui-même a compris instinctivement le phénomène et il en fait un levier de son action: il alimente la polarisation contre lui, pour faire avancer son programme. Trump fait cela avec un authentique souci du peuple américain, des petites gens et un patriotisme chevillé au corps. Mais la question que vous posez est celle de la manipulation, par un ou plusieurs individus, de la panique collective. Le père de la crise mimétique, selon l’Evangile, c’est le grand accusateur, le diable, qui utilise le mimétisme individuel pour envoyer le troupeau se précipiter du haut de la falaise….

Comment se traduit l’altération de la perception et de l’évaluation de la crise sanitaire et économique ?

Jean-François Marmion : Nous sommes obligés d’improviser une nouvelle vision du monde. « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », écrivait Paul Valéry au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Eh bien voilà, nous subissons une piqûre de rappel : notre société-monde est un château de cartes ! Pire encore, chacun de nous peut être frappé et contaminer involontairement et anonymement des innocents, sans logique, à cause d’un virus aveugle. Nous avions eu tout le temps de nous préparer psychologiquement à une guerre contre les Soviétiques, à des attentats islamistes, mais pas à un tel ennemi collectif, surgi de nulle part et qui nous change potentiellement en bombe humaine. Alors chacun s’efforce de bricoler un grand récit pour donner du sens à tout ça : c’est la faute au réchauffement, à des expériences de laboratoire, à la guerre commerciale avec la Chine, à l’impéritie politique, au libéralisme, à tel ou tel complot, à une punition impulsée par Dieu ou une Terre outragée, à ceci ou cela, et on ne peut s’en sortir qu’avec tel traitement, tels changements de vie drastiques, tel ou tel monde d’après. Nous sommes à la recherche d’une cohérence qui nous donne la sensation de reprendre le contrôle sur ce chaos, de limiter les dégâts. Quitte à amplifier la cacophonie générale lorsque nos hypothèses se changent en nouvelles certitudes, en croyances inflexibles incompatibles avec celles d’autrui. C’est un réflexe de survie, il faut en passer par là lorsqu’on ne sait plus à quels saints se vouer avec les politiques qui bricolent et gesticulent, et les scientifiques qui lavent leurs blouses sales en public…

Les propos et attitudes contradictoires du gouvernement ne fragilisent-elles pas davantage cette perception des Français, les rendant plus vulnérables encore ?

Edouard Husson : Le gouvernement français a participé de la panique générale. Nous avons même vécu l’heure la plus sombre de notre histoire en temps de paix. On n’avait jamais vu autant d’incompétence concentrée au sommet de l’Etat. Vichy, c’était le produit d’une guerre perdue; l’esprit de Munich, c’était de la lâcheté mais il y avait en face un danger redoutable. En l’occurrence, la crise du COVID 19, c’est une épidémie de basse intensité, annoncée plusieurs semaines à l’avance et dans un pays bénéficiant d’un système de santé généreusement financé, d’une médecine performante. Eh bien la crise mimétique a déclenché une petite catastrophe! Incapacité à organiser un effort industriel de fabrication des matériaux nécessaires (masques, tests, ventilateurs), incapacité à organiser la répartition des malades dans les hôpitaux privés une fois que le secteur public était saturé. Refus d’accepter l’efficacité empirique de la thérapie Raoult. Tandis que le Premier Ministre camouflait les ratés derrière le visage inexpressif et le langage aseptisé de la technocratie, le redoublant de première année de conservatoire d’art dramatique qui habite à l’Elysée prenait des poses de « chef de guerre », multipliait les déclarations martiales et tâchait lui aussi de faire oublier Les bévues du pouvoir. La crise se caractérise par le nivellement des hiérarchies. On a vu se multiplier les expertises ignorantes sur les plateaux de télévision tandis que les vrais savants (Luc Montagnier par exemple) étaient conspués. Du coup, les Français ne savent plus à quel saint se vouer. Comme Le système éducatif n’a cessé, depuis 1968, de susciter la confusion des langues et le nivellement des valeurs, nous vivons dans une société où chacun se croit appelé à l’expertise et personne ne respecte les connaisseurs d’un sujet. Le déclin du système scolaire, c’est aussi celui de la culture générale, c’est-à-dire d’un savoir partagé par la société source d’autonomie de jugement. On est très frappé de voir comme les gens sont effrayés et refusent même de suivre ce que leur dit leur jugement. Je ne crois pas que l’on soit devant le danger d’une manipulation globale par un apprenti-dictateur capable de soumettre toute la société. En revanche, on est devant un phénomène de démobilisation généralisée, de retrait sans la sphère privée, d’abstention électorale, avec des petits groupes, en particulier progressistes et gauchistes, qui auraient plus leur place dans des régimes de type fasciste ou communistes tant ils pensent pouvoir asséner des certitudes à une majorité apeurée ou démobilisée.  

Dans les cas de manipulation, plus la “victime” est désemparée plus elle est vulnérable. Est-ce à dire qu’en l’état actuel, des Français qui ont perdu confiance en leur libre arbitre pourraient plus aisement se laisser convaincre par n’importe quel discours ?

Jean-François Marmion : Les meilleures techniques de manipulation ne reposent pas sur l’anxiété et la vulnérabilité de la victime, mais sur ses certitudes et le rappel, justement, de son libre arbitre. Si je signe pour acheter une encyclopédie en 24 volumes hors de prix et dont je n’ai pas besoin, ça n’est pas parce qu’un commercial m’a fait peur en me disant que je suis un ignorant et que je n’ai pas le choix, mais au contraire parce qu’il m’a expliqué qu’une personne aussi rare et instruite que moi valait bien de s’octroyer ce petit plaisir, avec un délai de rétractation, donc en toute liberté. Dans la crise sanitaire actuelle, nous sommes moins des moutons apeurés que de fortes têtes qui se sentent plus clairvoyantes que les épidémiologistes, et attendent un champion qui osera prendre les choses en main. Je suis totalement incompétent pour me prononcer sur le personnage de Didier Raoult, mais à mon avis ses partisans ne le suivent pas parce qu’ils sont désemparés, mais parce qu’ils ont au contraire la certitude absolue qu’on leur ment depuis le début, que la crise est mal gérée. Ils soutiennent David contre Goliath, de leur plein gré, à tort ou à raison. En l’occurrence personne ne manipule personne, mais chacun se range derrière la version de la crise sanitaire qui renforce son interprétation des événements et sa version du « yakafokon ».

Même les experts semblent y perdre leur latin. Cette incertitude  provient elle de « trop d’infos » qui rendent finalement tout incertain ? Le macronisme n’accentue-t-il pas ce sentiment, tant sur le plan sanitaire qu’économique ? 

Edouard Husson : Qui sont les experts dont vous parlez? Quelles sont leurs informations? On a surtout affaire à des flots de paroles tantôt aseptisées tantôt creuses. Le macronisme accentue le phénomène, car le « produit d’une longue éducation jésuite mal digérée » qui est au sommet de l’Etat (j’emprunte cette expression à un homme d’Eglise lucide et malicieux) ne cesse de multiplier les « sermons » sur tous les sujets, avec ce « en même temps » qui est une version bien décadente de la dialectique ignatienne. Nous avons bien des phénomènes totalitaires classiques dans le monde. Les plus évidents sont l’islamisme et le regain maoïste en Chine. Nous avons aussi une version postmoderne du totalitarisme avec la manière dont l’idéologie progressiste domine les grandes organisations internationales. Mais la crise du COVID a bien montré les limites de ces régimes: la Chine de Xi s’est révélée particulièrement incompétente et elle a gâché la confiance (usurpée) qu’elle avait acquise au plan international. Les aspirants au gouvernement mondial, qu’il soit fondé sur la dhimmitude ou sur le règne de la technocratie, ne se sont distingués ni par leur lucidité ni par leur sang froid. Cependant, le risque est que des sociétés déboussolés, en proie à des emballements mimétiques, soient paralysées par de petits groupes tyranniques paralysant les initiatives, empêchant le retour à la cohésion nationale et à des décisions prises dans le respect de la souveraineté démocratique. 

Se ranger à l’avis du plus grand nombre est aussi une constante de la peur. A quel point le ressentez vous dans cette crise et comment éviter ce phénomène?

Jean-François Marmion : Les recherches de psychologie scientifique menées par exemple par George E. Marcus, professeur émérite de psychologie et de science politique à Williamstown, dans le Massachusetts, que j’ai interviewé dans mon livre, montrent que ce n’est pas derrière le plus grand nombre que nous nous rangeons lorsque l’actualité nous fait peur, mais derrière celui ou celle qui nous paraît le plus apte à gérer la situation. Contre toute attente, la peur fait parfois réfléchir et sortir de nos routines de pensée habituelles. Nos réflexes, nos croyances, nos certitudes sont mises à mal ? Alors nous cherchons celui ou celle qui nous propose une interprétation plausible des événements, des solutions crédibles, donc, de nouvelles certitudes. Sans garantie que nous n’allons pas nous tromper… La peur ne fait donc pas forcément paniquer. Ce qui nous fait suivre quelqu’un sans trop réfléchir, c’est plutôt la colère. Là, toute grande gueule qui l’ouvre dans le même sens que la nôtre est bonne à prendre ! Je pense qu’il n’y a pas à éviter la peur, légitime dans un tel cataclysme, pourvu qu’elle ne mène pas à la paralysie. La colère est plus dangereuse si elle doit inspirer des solutions expéditives qui ne seront que des parodies de remèdes.

Jean-François Marmion a publié “Psychologie de la connerie” aux éditions Sciences humaines et s’apprête à publier “Psychologie de la connerie en politique” aux éditions Sciences humaines. 

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