Etape piège, génération décomplexée et attaque de Pierre Rolland, le Tour de France à lheure des Alpes – Le Monde

Covid-19 oblige, on a bien cru ne pas avoir de Tour de France en 2020. Et puis, avec deux mois de retard, et une bulle sanitaire plus tard, voilà les coureurs de la Grande Boucle embarqués pour 21 étapes et 3 484 km sur les routes de France. Petit aperçu de la journée à venir.

  • Au menu du jour, étape 16 : La Tour-du-Pin – Villard-de-Lans, 164 km

Aujourd’hui, cela va monter et descendre, monter et descendre, monter et descendre et monter pour finir… Comme ces derniers jours, direz-vous ? Effectivement, la fin de deuxième semaine de ce Tour de France a été marquée par des étapes aux profils en dents de scie plus ou moins acérées et le franchissement de sommets plus ou moins élevés. Mais en ce début de troisième semaine, on monte encore d’un cran et c’est aux Alpes que le peloton va être confronté.

Pas encore de la très très haute montagne en ce mardi 15 septembre (c’est pour mercredi). Mais 164 km en Isère, entre La Tour-du-Pin et Villard-de-Lans Côte 2000, avec au menu une succession de cinq côtes et cols dans la Chartreuse et le massif du Vercors. « Toutes les caractéristiques de l’étape piège », pour reprendre le propos de Christian Prudhomme, le directeur du Tour, qui rappelle qu’en 1987 le Français Jean-François Bernard, lâché en début de l’étape en raison d’une crevaison, avait terminé à plus de quatre minutes et cédé son maillot jaune à Stephen Roche, futur vainqueur à Paris.

Avec son profil, cette étape semble prédestinée aux baroudeurs-grimpeurs – ou l’inverse. Une échappée pourrait se dessiner dans le col de Porte, une fois que l’Irlandais Sam Bennett (Deceuninck-Quick Step) et le Slovaque Peter Sagan (Bora-Hansgrohe) auront réglé leurs petites affaires pour la conquête du maillot vert du classement par points lors du sprint intermédiaire, quelques kilomètres plus tôt.

On verrait bien le Français Valentin Madouas (Groupama-FDJ) retenter l’aventure. Vendredi, sur la route menant jusqu’au puy Mary, libéré de la tâche d’accompagner son leader, Thibaut Pinot, on avait déjà vu le Finistérien à la manœuvre, finissant quatrième. II avait sans doute payé sur la fin le fait d’être parti à contretemps derrière les premiers échappés du jour. « Il m’en manque encore un peu », avait-il plaidé à l’arrivée, tout en assurant : « Mais ça va venir. »

On ne peut que le lui souhaiter. Et s’il se trouve en position de jouer la gagne, d’éviter la mésaventure qu’avait connue son père, Laurent, lors du Mondial 1994 : échappé dans le final et alors qu’un podium lui était quasi assuré, il avait été victime d’un bris de la roue arrière au cours du dernier tour et d’un mauvais dépannage.

  • Le vainqueur de la raison

Avec 21 étapes pour 176 coureurs au départ, le Tour fait par définition des déçus. Surtout que certains gloutons ne s’encombrent pas avec le concept de « cumul » des victoires. Ainsi, Caleb Ewan, Wout van Aert et Tadej Pogacar ont déjà fait coup double sur cette 107e édition.

Marc Hirschi (Sunweb) pourrait très bien les imiter. Vainqueur à Sarran, le Suisse est la révélation de ce Tour ; sauf pour celles et ceux qui ont suivi le dernier BinckBank Tour par amour du vélo. Le protégé de Fabian Cancellara (son agent) présente toutes les qualités pour lever les bras à Villard-de-Lans.

Gros rouleur, descendeur habile et grimpeur efficace quand il a décidé de « faire l’étape », Hirschi incarne à 22 ans cette génération décomplexée des Pogacar et Evenepoel bien décidée à ne pas attendre son tour.

Un point blanc au milieu d’une marée jaune. Dimanche, Tadej Pogacar a déjoué la supériorité collective de la Jumbo-Visma pour s’imposer en haut du Grand Colombier. Depuis, la question est sur toutes les lèvres : le Slovène peut-il souffler la victoire sur ce Tour à son compatriote Primoz Roglic malgré la faiblesse de son équipe ?

Les dirigeants d’UAE Emirates ne pensaient pas leur prodige de 21 ans capable de décrocher la victoire finale dès cette année. Sinon, ils n’auraient pas emmené dans leurs bagages le sprinteur Alexander Kristoff (vainqueur de la première étape quand même) et son poisson pilote Vegard Laengen, assez peu utiles à Pogacar. Les Italiens Davide Formolo et Fabio Aru devaient l’accompagner dans les cols, mais les deux ont abandonné. Grimpeur reconnu, l’Espagnol David de la Cruz traîne, lui, sa misère depuis une chute en début de Tour.

En définitive, Pogacar compte seulement sur la dévotion d’un Jan Polanc (un autre slovène) et le métier de Marco Marcato. En comparaison de la force collective de la Jumbo-Visma, c’est un peu comme partir à la guerre avec un pistolet à eau. Pour l’instant, la formation néerlandaise assume l’intégralité du poids de la course. Mais qu’adviendrait-il si le leader d’UAE chipait le maillot jaune à Roglic dès ce mardi ?

Tadej Pogacar n’était pas né à l’époque, mais les plus de 40 ans se souviennent du scénario du Tour 89. Donné perdu pour le cyclisme quelques mois plus tôt, Greg LeMond n’avait pas seulement battu Laurent Fignon pour huit secondes, il avait réussi à s’imposer malgré la faiblesse de sa formation, ADR-Agrigel.

A l’arrivée à Paris, ils étaient trois équipiers à trinquer avec l’Américain, dont un certain Johan Museeuw, plus connu pour ses talents sur les pavés qu’en montagne. De quoi donner de l’espoir et des idées à Pogacar. S’il doit prendre le contrôle de la course, autant le faire lors du contre-la-montre de la Planche des Belles Filles, samedi. Le lendemain, les UAE devraient pouvoir le protéger sans trop trembler entre la rue de Rivoli, la place de la Concorde et les Champs-Elysées.

Il roule, il sprinte, il grimpe aussi… Depuis le début du Tour, on ne voit que lui, ou presque, lorsque le train jaune et noir de l’équipe Jumbo-Visma est à l’œuvre. Pour le sélectionneur de l’équipe nationale belge, Rik Verbrugghe, il n’est donc pas question de laisser refroidir Wout van Aert une fois le Tour de France fini. Il en a fait le leader, avec Greg van Avermaet, de la sélection belge pour le Mondial, qui aura lieu le 27 septembre à Imola (Italie), une semaine après la fin de la Grande Boucle. A en croire Rik Verbrugghe, le parcours « avec ses 5 000 m de dénivelé positif » s’annonce toutefois « peut-être un peu limite » pour ses deux coureurs. En ce qui concerne Wout van Aert, on ne le jurerait pas.

« Attaque de Pierre Rolland ! » Dimanche, alors que le leader de la formation B & B Hotels-Vital Concept était encore à l’avant de la course toute la journée, Thomas Voeckler, ex-coureur et désormais consultant de France Télévisions, a dit tout le mal qu’il pensait de cette expression, entrée dans le domaine courant des aficionados de la petite reine.

L’intéressé, lui, assure que le mème Internet (un phénomène viral) qui reprend cette expression « ne [le] dérange pas », mais qu’il est « un peu réducteur de ne s’arrêter qu’à ça pour [le] décrire ». « Je préfère être associé à un attaquant qu’à quelqu’un qui reste dans les roues et profite du travail des autres. Il faut attaquer pour gagner », a dit en souriant – enfin, on le présume, car il était masqué – Pierre Rolland, interrogé sur le sujet lundi. Le Français se verrait bien concrétiser une autre expression sur ce Tour : « Je me trouve des ouvertures, maintenant, faut que j’arrive à conclure. » A ce qu’il paraît, « Victoire de Pierre Rolland » sonne pas mal, aussi.

Parce que le Tour est plus qu’une épreuve sportive pour les Français, nous vous enverrons chaque jour une carte postale gourmande. Promis, nous aurons plus de mesure qu’Obélix et atteindrons plus vite la satiété.

Toujours à domicile, quelque part dans le beau Bugey, l’un des suiveurs prépare pour son collègue une salade du potager : tomates cerise, poivron vert, fraises des bois, piment rouge… A l’épicerie du coin, une saucisse de pays, une terrine de campagne et quelques raisins noirs. Après le montagnieu, un peu de roussette du Bugey, que l’on appelle altesse en Savoie. Mais ici, c’est l’Ain.

Jour de repos oblige, c’est aussi un jour de répit pour le Tour post-confinement, qui revient mercredi.

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