Football : Reims retrouve lEurope et la nostalgie de la grande époque – Le Monde

La statue de Raymond Kopa, légende du club, à l’entrée du stade Auguste-Delaune de Reims.

Jean-Pierre Caillot ne portera pas sa veste porte-bonheur à Genève (Suisse). « J’ai tendance à changer de taille quand même », sourit le président du Stade de Reims, écartant les bras sur l’embonpoint qui sied au notable local. A sa pièce fétiche, ce patron d’une entreprise de logistique (1 000 salariés) préfère le costume officiel du club. Pas question de risquer la faute de style lors du grand soir : sur la pelouse du Servette FC, son « Stade » doit disputer, jeudi 17 septembre, le deuxième tour préliminaire de la Ligue Europa. Et son premier match continental depuis cinquante-sept ans.

« Après tout ce temps, on fait notre retour en Europe dans le silence d’un huis clos, grince l’entrepreneur. En amoureux du football, ce n’est pas comme ça que j’imaginais les choses. Mais, dans le sport, les choses vont vite. Quand le train passe, faut monter dedans. »

Si le Covid-19 gâche les retrouvailles des Rémois avec la Coupe d’Europe, il a largement contribué au rabibochage. Printemps 2020. La vague épidémique frappe la France, et son football décide rapidement, à rebours de pays voisins, l’arrêt immédiat de ses compétitions. Dans un classement de Ligue 1 amputé de dix journées, Reims pointe à la sixième place.

« Une réputation de bourgeoise un peu froide »

Un rang jamais atteint depuis 1976 et récompensé d’un billet pour la phase qualificative à la Ligue Europa. Composté grâce au Paris Saint-Germain (PSG), vainqueur de la Coupe de la Ligue face à l’Olympique Lyonnais, le 31 juillet – les Rhôdaniens auraient récupéré le pass pour l’Europe des Rémois en cas de victoire. « La saison dernière a été très particulière, mais on a battu toutes les équipes de devant », insiste Jean-Pierre Caillot, égrainant les victoires contre Paris, Marseille et Rennes pour attester d’une « place européenne méritée », qui ferait la « fierté générale » de la ville.

Mais la « cité des sacres » a la fierté bien discrète. A la veille du déplacement en Suisse, personne dans les rues pour s’émouvoir de la rencontre historique. Les indifférents au football l’apprennent. Les connaisseurs s’en rappellent. Et les maillots du PSG ou du FC Barcelone tiennent mieux la fin de l’été que les tuniques du cru. Relégation de l’événement par l’actualité sanitaire ? Manque d’attrait pour le mille-feuille qualificatif de la Ligue Europa (trois tours pour Reims avant la phase de poules) ? Dilution de la passion au fil des générations ?

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« Le public du Stade est comme [la statue de] l’ange au sourire de la cathédrale : tout en retenue et pas hilare du tout », scrute Alain Colzy. Le professeur agrégé d’histoire-géographie du lycée Franklin-Roosevelt, à Reims, auteur d’un ouvrage sur le club – Le Stade de Reims, les années tango (1971-1979), L’Harmattan, 2013 –, n’est pas surpris par l’enthousiasme tout mesuré suscité par ce retour en Coupe d’Europe. « Le public rémois a toujours été réputé difficile et exigeant, raconte l’enseignant. On n’a jamais connu ici la ferveur qui entoure les clubs de certaines villes, considérées plus ouvrières, comme Lens, ou Sedan dans la région. Reims, elle, traîne une réputation de bourgeoise un peu froide, à cause du champagne. »

Gestion en bon père de famille

Faute d’enfiévrer la sous-préfecture de la Marne, le match à Genève tombe à point pour les célébrations, en 2021, du 90e anniversaire d’un club que même les habitants étrangers au stade Auguste-Delaune savent « historique ». Reims peut se targuer d’un des plus beaux palmarès du football national, riche de six championnats (le dernier en 1962), deux Coupes de France et deux finales de Coupe des clubs champions (ancêtre de la Ligue des champions), perdues en 1956 et 1959 face au Real Madrid.

Une belle époque calée entre les années 1950 et 1980, le « Grand Reims » des Raymond Kopa et Just Fontaine précédant la décennie des Argentins Delio Onnis et Carlos Bianchi. Puis les « Rouge et Blanc » ont vivoté et goûté aux bas-fonds régionaux après une liquidation judiciaire en 1991.

Les joueurs rémois (en rouge) lors d’un déplacement à Angers, le 13 septembre en Ligue 1.

« J’ai vécu les années noires du Stade de Reims », plastronne Jean-Pierre Caillot, président depuis 2004 et actionnaire majoritaire avec un autre entrepreneur local, Didier Perrin. Salué pour sa gestion en bon père de famille, le dirigeant ne pense qu’à « pérenniser » la situation du club. « Dans notre histoire récente, le fait d’avoir été liquidé fait comprendre à nos supporteurs l’importance de dirigeants qui ne font pas n’importe quoi dans leurs dépenses, clame le PDG des Transports Caillot. Ce n’est pas parce qu’on fait l’Europe cette année qu’on va entrer dans un monde qui n’est pas le nôtre. »

« Reims est un club très bien géré », résume Thierry Wator. Longtemps abonné, ce quinquagénaire abonde en informations et articles les milliers de membres de son groupe Facebook « 100 % Stade de Reims ». Pas peu fier de ses contacts avec des vieilles gloires, il distingue deux catégories de suiveurs de son équipe : « D’un côté les nostalgiques, toujours contents d’avoir des nouvelles d’anciens du Stade. De l’autre les plus jeunes, qui ne savent même pas parfois qui c’est. Eux s’intéressent à l’équipe depuis la remontée en Ligue 1 et veulent des infos fraîches, savoir qui est celui qui a été diagnostiqué positif au Covid. »

« C’est l’occasion d’arrêter de regarder dans le rétroviseur, d’écrire une nouvelle page de l’histoire », Arnaud Robinet, maire de Reims

Le retour au premier plan du « SDR » tombe à point pour raviver la flamme chez des jeunes qui n’ont pour souvenirs que ceux racontés par leurs grands-parents. « Cette qualification est l’occasion d’arrêter de regarder dans le rétroviseur, soutient Arnaud Robinet, maire (LR) de la commune aux plus de 180 000 habitants. C’est le moment d’écrire une nouvelle page de l’histoire du Stade de Reims. Cette épopée peut toucher un jeune public qui a tendance à se tourner vers d’autres clubs, français ou européens. »

Un vœu partagé par l’entraîneur, David Guion : « Au-delà de la belle aventure, j’aimerais en faire profiter notre public, et créer une émotion commune entre les deux générations. Ça, ce serait fabuleux. » Dans la boutique officielle du club, le nouveau maillot couleur tango, nuancé d’orange, celle des débuts en 1931, rencontre le succès. « Mais je ne sais pas si c’est le côté historique ou l’aspect flashy qui plaît vraiment aux jeunes », avoue Jordan Malherbe, le vendeur.

Jean-Pierre Caillot a lui une autre tunique en tête, celle qu’il espère se faire offrir par un joueur du Servette FC pour garnir sa collection personnelle. Ses yeux brillent : « Ce serait le premier maillot d’une Coupe d’Europe, j’ai bien l’intention d’en récupérer un. » Quitte à faire fi du carcan sanitaire imposé par le Covid-19.

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