Qui sont les vulgarisateurs scientifiques sur Twitter? – korii.

Ils et elles sont chercheuses, doctorantes ou encore professionnelles de santé et passent chaque jour une ou plusieurs heures sur Twitter. Pour partager leurs savoirs, parler de science ou échanger avec leurs pairs, ainsi qu’avec des journalistes et le grand public.

Une pratique bénévole qui correspond à une mission qu’ils et elles se sont donnée, en plus de leurs activités professionnelles: vulgariser leurs recherches –et parfois celles des autres– et contribuer à une mise à disposition des savoirs pour tous et toutes.

«Twitter est un excellent outil de vulgarisation», explique Omar El Hamoui, doctorant en physicochimie et co-créateur de la chaîne Youtube Le Malin Génie.

«C’est certes un réseau social ambivalent, qui peut faire ressortir le positif comme le négatif, mais on a le choix de ce que l’on veut en faire. Il permet de faire passer un message au plus grand nombre. Clairement, les 280 caractères ne sont pas limitants: on peut faire des threads, ajouter des images… L’autre force de ce réseau est de permettre de rebondir sur les discours de tiers et d’échanger avec des experts. On peut vraiment s’en servir de manière productive.»

Sur Twitter, on sait qu’il y a un public pour des threads construits et argumentés. Les écrire prend du temps mais cela en vaut la peine car ils sont très partagés.

Nathan Peiffer-Smadja, infectiologue au CHU de Bichat

Nathan Peiffer-Smadja, infectiologue au CHU de Bichat, explicite son choix d’être actif sur ce réseau social. «On se rend vite compte que Facebook n’est pas adapté car limité à nos proches. Et, sur Twitter, on sait qu’il y a un public pour des threads construits et argumentés. Les écrire prend du temps mais cela en vaut la peine car ils sont très partagés.»

Il y voit également un moyen de suppléer aux lacunes des institutions en matière d’information et de communication sur le web. «J’ai vu certaines personnes pseudo-expertes s’imposer grâce aux médias sociaux alors que ni l’INSERM, ni l’institut Pasteur n’arrivaient à atteindre autant de monde.»

L’accélération du Covid

Certain·es de ces apôtres de la vulgarisation 2.0 twittent depuis longtemps, parfois en parallèle à un blog, voire une chaîne Youtube associée. C’est le cas, par exemple de Thibault Fiolet, doctorant en Épidémiologie à l’Université Paris-Saclay/INSERM, créateur du site Quoi Dans Mon Assiette? ainsi que de la chaîne YouTube éponyme.

«J’ai commencé mon blog il y 4-5 ans à force de lire des articles de mauvaise qualité sur la nutrition, se remémore-t-il. Être ainsi actif en termes de vulgarisation est aussi un moyen de me tenir au courant des dernières publications ayant trait de près ou de loin à mon travail.»

Tout d’un coup, la science est devenue sexy pour le grand public, qui est plus intéressé par une pandémie que par la biochimie ou la biologie végétale.

Mathieu Rebaud, doctorant à l’Université de Lausanne et Damkyan Omega sur Twitter

D’autres œuvrent essentiellement sur Twitter en parallèle à des activités de vulgarisation au sein de leur université, comme Mathieu Rebeaud, doctorant en biochimie des protéines à l’Université de Lausanne, qui s’illustre sur le réseau avec des threads réguliers et un certain franc-parler.

«J’ai commencé il y a un moment à chercher à vulgariser la bonne science sur Twitter, tout en dénonçant les pseudo-sciences. Et puis, le Covid est passé par là et est devenu une opportunité à en faire davantage, notamment pour répondre aux questions des amis et des connaissances. Tout d’un coup, la science est devenue sexy pour le grand public, qui est plus intéressé par une pandémie que par la biochimie ou la biologie végétale», s’amuse-t-il.

En effet, si la vulgarisation scientifique avait déjà le vent en poupe avant la crise sanitaire, celle-ci lui a permis de montrer tout son intérêt et son utilité pour le grand public.

Je lisais trop de bêtises que j’avais envie de contrer. Il y avait des éléments de réponses que j’étais en mesure d’apporter. Beaucoup de mes amis m’ont posé des questions à propos des mêmes choses.

Matthieu Mulot, chercheur en écologie à l’Université de Neuchâtel, Lebiostatisticien sur twitter

Matthieu Mulot, chercheur en écologie à l’Université de Neuchâtel explique qu’il est devenu actif sur Twitter pendant l’épidémie. «Je lisais trop de bêtises que j’avais envie de contrer. Il y avait des éléments de réponses que j’étais en mesure d’apporter. Beaucoup de mes amis m’ont posé des questions à propos des mêmes choses. Ça a été le déclic pour commencer à tweeter et à faire des vidéos de vulgarisation.»

C’est également le cas d’Anthony Guihur, chercheur en biologie moléculaire à l’université de Lausanne qui a intensifié ses activités de vulgarisation à la faveur du Covid.

«J’ai d’abord rejoint l’initiative Kezacovid lancée par Tania Louis, qui vise à expliquer simplement ce qui se passe. Puis de fil en aiguille, j’ai rencontré, toujours sur Twitter, d’autres chercheurs avec qui j’ai eu envie de continuer.»

Science collaborative

Ce sont de ces rencontres qu’est né l’article Effect of hydroxychloroquine with or without azithromycin on the mortality of coronavirus disease 2019 (COVID-19) patients: a systematic review and meta-analysis, une méta-analyse faisant le point sur le sujet très chaud de l’usage de l’hydroxychloroquine.

Ce papier signé par Fiolet, Guihur, Rebeaud, Mulot, Peiffer-Smadja et Mahamat-Saleh est l’exemple type, s’il en est, d’un travail qui intéresse potentiellement le plus grand nombre. Il porte sur une controverse scientifique immédiatement liée à l’actualité sanitaire –mais reste illisible et bien trop complexe pour un public non averti.

Qu’à cela ne tienne: ses auteurs ont assuré le service après-vente sur Twitter, en répondant aux questions de leurs pairs mais aussi du grand public. Ils ont également diffusé des vidéos sur YouTube et ont créé un site pour répondre aux questions les plus fréquemment posées.

«On ne pouvait pas répondre individuellement», explique Matthieu Mulot. «Si l’idée de faire une vidéo a été introduite par Thibault dès la rédaction de l’article, la FAQ est devenue indispensable à la parution qui a été très médiatisée. Nous ne voulions pas laisser de côté les personnes indécises, qui avaient besoin d’explications pour se faire un avis.»

Ce travail de vulgarisation de ses propres travaux est assez rare pour être signalé. Et, de manière étonnante, il a rencontré son public avec près de 10.000 vues pour les vidéos et 10.000 visiteurs uniques pour le site dédié.

Omar El Hamoui, lui, s’est mis en retrait vis-à-vis de la pandémie sur Twitter. «Il y a des personnes qui faisaient déjà un travail exceptionnel pour que la bonne information soit diffusée. Des journalistes et des vulgarisateurs qui ont fait un excellent travail de décryptage. Je préfère que ce travail soit concentré, quon donne plus de force à ceux qui connaissent bien le sujet plutôt que ce soit dilué par dautres. Je me suis intéressé à d’autres aspects de la crise: sociologie, épistémologie, communication…»

Derrière cette mise en retrait, il y a aussi la volonté affichée de ne pas prendre part à des débats stériles, «j’ai rapidement vu la tournure que prenaient les choses, avec un déploiement des propos complotistes», rajoute-t-il.

Menaces et doxxing

Il est vrai que la vie n’est pas de tout repos pour les vulgarisateurs sur Twitter. Nathan Peiffer-Smadja témoigne. «J’ai reçu des menaces, mon adresse et mon numéro de téléphone ont été partagé, j’ai été inscrit sur des sites de rénovation énergétiques et je recevais des appels en permanence.»

«Le sujet étant devenu plus politisé que scientifique, le débat a glissé vers le militantisme depuis longtemps», signale Mathieu Mulot. «On savait quon allait sen prendre plein la poire, mais ça ne nous empêche pas de continuer à travailler et à partager ce sur quoi on travaille.»

Je comprends que certains chercheurs ne veulent plus s’exposer sur Twitter ou ailleurs. Mais il faut y aller pour que d’autres, qui partagent de la mauvaise science, ne prennent pas la place.

Anthony Guihur, chercheur en biologie moléculaire à l’université de Lausanne

Reste qu’à quelques semaines de la publication de la méta-analyse, les auteurs remercient leurs universités respectives de les avoir soutenus et se réjouissent d’avoir pu partager menaces et insultes reçues pour se soutenir.

«Je comprends que certains chercheurs ne veulent plus s’exposer sur Twitter ou ailleurs», conclut Anthony Guihur. «Mais il faut y aller pour que d’autres, qui partagent de la mauvaise science, ne prennent pas la place.»

À l’heure où d’aucuns assimilent encore ces chercheurs à des trolls et plaident pour une science réservée aux élites scientifiques et journalistiques, leur engouement apparaît comme salvateur et prenant place dans le mouvement de science ouverte.

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